Hervé Guibert

La vie comme fiction

  • Lieu :

    Villa Méditerranée

  • Date :

    17/05 – 13/08

 

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Dominique Sanda
© Hervé Guibert

Autoportrait au mouchoir
© Hervé Guibert

Hervé Guibert aurait pu construire en images, parallèlement à ses romans, des fictions semblables à celles de Duane Michals, dont il aimait les séries. Mais pas plus qu’il ne chercha loin de lui la ligne de ses livres il ne voulut photographier d’autres lieux que ceux où il vivait, d’autres modèles que les femmes et les garçons que l’amitié ou les amours installaient dans son intimité. Cela n’autorise pas pour autant à exclure de son travail la dimension fictionnelle. Dans les autoportraits, la présence constante d’un filtre entre son corps et le regard d’autrui manifeste que le sujet, qui est indubitablement Hervé, est en même temps un autre. Le mouchoir posé sur les yeux, la gaze spectaculaire tendue en moustiquaire, qui transforme un lit de hasard en décor étrange, tout cela brise les apparences de la familiarité, introduit un soupçon. Les proches, de même, se présentent à la fois comme connus et comme inconnus. « Isabelle », avec qui Guibert a entretenu une relation intense, est la très belle actrice au visage fin et aux yeux profonds que tous admiraient alors – mais l’a-t-on jamais vue au cinéma comme sous l’objectif de son ami ? Dominique Sanda, les yeux clos dans la lumière, reste l’héroïne du Jardin des Finzi-Contini tout en jouant, ici, une autre histoire. L’une comme l’autre sont les personnages d’un récit sur lequel l’auteur n’a ouvert qu’une fenêtre éphémère et dont il nous laisse compléter les blancs. Mathieu (Lindon), Eugène (Savitzkaya), Thierry leur donnent la réplique, qui peut à l’occasion être drôle, comme dans le double portrait en smoking avec Patrice Chéreau pris à Cannes pour la présentation de L’homme blessé et qui souligne avec une ironie légère la difficulté de passer du plateau à la comédie mondaine. La chambre d’hôtel, dans cette photo, est une scène, tout comme la Villa Médicis n’est pas seulement le lieu d’un séjour heureux, mais un théâtre où les pensionnaires, comme les statues, ont pris la pose. Autrement dit, elle n’est plus tout à fait l’Académie de France à Rome, mais déjà cette « Académie espagnole » évoquée dans son roman L’Inconito de 1989. Même en sa retraite la plus chère, celle où il a demandé à revenir pour toujours, l’ermitage de Santa Caterina, Hervé Guibert photographe ne se départit pas de son rapport au réel structuré par une perturbation légère aussi constante que consciente. Comme Chateaubriand, son grand rêve aura été de se retirer dans une cellule – mais « une cellule sur un théâtre ».
Guillaume de Sardes
Exposition réalisée en partenariat avec la Galerie Cinéma (Paris) et la galerie Agathe Gaillard (Paris).

 

Hervé Guibert naît dans une famille de la classe moyenne d’après guerre. Son père est inspecteur vétérinaire et sa mère sans emploi. Il a une soeur, Dominique, plus âgée que lui. Ses grand-tantes, Suzanne et Louise, tiennent une place importante dans son univers familial. Après une enfance parisienne dans le 14e arrondissement, il poursuit des études secondaires à La Rochelle et fait alors partie d’une troupe de théâtre : la Comédie de La Rochelle et du Centre Ouest. Il revient à Paris en 1973, échoue au concours d’entrée de l’IDHEC à 18 ans. Homosexuel, il construit sa vie sentimentale autour de plusieurs hommes, dont trois occupent une place importante dans sa vie et son oeuvre : Thierry Jouno, directeur du centre socioculturel des sourds à Vincennes, rencontré en 1976, Michel Foucault dont il fait la connaissance en 1977 à la suite de la parution de son premier livre La Mort propagande, et Vincent M. en 1982, un adolescent d’une quinzaine d’années, qui inspire son roman Fou de Vincent. Proche du photographe Hans Georg Berger rencontré en 1978, il séjourne dans sa résidence de l’île d’Elbe. Pensionnaire de la Villa Médicis entre 1987 et 1989, en même temps qu’Eugène Savitzkaya et Mathieu Lindon, ce séjour inspire son roman L’Incognito. En janvier 1988, il apprend qu’il est atteint du Sida. En juin de l’année suivante, il se marie avec Christine S., la compagne de Thierry Jouno. En 1990, il révèle sa séropositivité dans son roman À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie — qui le fait connaître par ailleurs à un public bien plus important. Cette même année il est l’invité de Bernard Pivot dans Apostrophes. Ce roman est le premier d’une trilogie, composée du Protocole compassionnel et de L’Homme au chapeau rouge. Dans ces derniers ouvrages, il décrit de façon quotidienne l’avancée de sa maladie. Il réalise un travail artistique acharné sur le sida qui inlassablement lui retire ses forces, notamment au travers de photographies de son corps et d’un film, La Pudeur ou l’Impudeur qu’il achève avec la productrice Pascale Breugnot quelques semaines avant sa mort ; ce film est diffusé à la télévision le 30 janvier 1992. Presque aveugle à cause de la maladie, il tente de mettre fin à ses jours la veille de ses 36 ans. Il meurt deux semaines plus tard, le 27 décembre 1991, à l’hôpital Antoine-Béclère. Il est enterré à Rio nell’Elba près de l’ermitage de Santa Caterina (rive orientale de l’île d’Elbe).

Les autres photographes

 

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