Photomed 2016

Photomed 2016

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Le 15 janvier 2016, lors des attentats de Ouagadougou, Leila Alaoui tombait sous les balles de l’inculture, de l’obscurantisme et de la barbarie.

On avait rencontré Leila à Beyrouth, et, séduits par la force de son travail, nous lui avions immédiatement proposé de présenter sa première exposition – hors de sa galerie – à Sanary, lors de Photomed 2014. Leila incarnait tout ce que Photomed représente : l’ouverture, l’échange, la créativité et la beauté méditerranéenne.

Pour lui rendre hommage, nous avons décidé de ne pas inviter de pays cette année et de lui dédier cette édition. Elle sera présente parmi nous comme commissaire à titre posthume de la première exposition de sa mère, Christine, également photographe.

Ce drame s’est déroulé à la veille de l’ouverture de la troisième édition de Photomed Beyrouth qui lui fut également dédiée. Lors de la conférence inaugurale, les propos du ministre de la culture du Liban, des représentants de l’Union européenne, des ambassades de France, d’Espagne et d’Italie ont été aussi émouvants qu’importants: là-bas, alors que la guerre est si proche, la mission de Photomed prend une toute autre dimension et son rôle de diffusion de la culture et de dialogue apparaissent comme l’un des remparts contre l’obscurantisme. Cela nous encourage à poursuivre notre ambition de mettre en exergue, par la photographie, les valeurs positives et partagées des Méditerranéens. Sanary et le Conseil Départemental du Var ainsi que la Communauté d’agglomération Sud Sainte-Baume peuvent être fiers d’avoir été à l’initiative de Photomed et de contribuer à porter ces messages.

Photomed voit plus loin et espère, qu’après Beyrouth, les éditions de Casablanca et de Barcelone verront le jour pour permettre à la scène artistique et photographique méditerranéenne de continuer à s’implanter sur les pourtours de la Méditerranée dans une dynamique commune.

L’édition 2016 du festival propose, sous l’égide du nouveau commissaire des expositions, Guillaume de Sardes, une programmation variée autour des thèmes du cinéma, des vestiges antiques et de Beyrouth, à Sanary, au musée du patrimoine à La Cadière, à l’Hôtel des Arts de Toulon et aux Embiez. Une fois encore, la diversité des regards des auteurs permettra d’offrir au public des moments d’émerveillement mais aussi de réflexion.

Merci à tous nos partenaires, institutionnels comme privés pour leur précieux soutien sans lequel le festival ne serait pas possible.

Bonne visite à tous.

 

PHILIPPE HEULLANT et PHILIPPE SÉRÉNON
Fondateurs-organisateurs du Festival Photomed

La mer, la nuit

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À la Méditerranée on associe couramment une lumière, intense, incomparable. Les photographes le savent plus que quiconque. Pourtant un grand nombre de ceux qui sont présentés ici font un autre choix: celui de la nuit, de l’ombre, des lumières électriques. Les images venues de Beyrouth, où se tient une édition jumelle de Photomed, ne montrent pas la ville du plein jour, solaire, vibrante, un peu chaotique aussi. Celle qui en connaît les lieux de rencontres discrets (Lara Tabet) et celui qui y revient (Bilal Tarabey), tout comme le jeune italien qui la découvre (Giulio Rimondi), préfèrent en explorer l’intimité nocturne, comme si une autre ville, plus dèle à son destin élégant et sensuel, faisait retour à la tombée du jour.

Beaucoup d’ombre aussi, traversée de rayons de lumière, dans les hammams d’Istanbul visités par Marc Riboud. Sur les lieux ordinaires de Tunisie élevés au rang de «cartes postales» par Wassim Ghozlani règnent des couleurs volontairement éteintes. De l’ombre encore sur les pentes des monts et les murs des églises au l de l’austère périple d’Olli Bery. Quant aux joueurs de pétanque provençaux chers à Hans Silvester, on croit distinguer autour d’eux la brume légère de l’antan. Pour les clichés attendus, les pleins soleils, les ciels d’azur, il ne faut décidément pas faire fond sur la photographie !

Plus surprenant encore, du moins au premier abord, plusieurs des artistes exposés élisent leur paradis photographique… dans les salles obscures. Le cinéma est au centre de Photomed 2016. Il faut dire que, là-même où battit le cœur du plus grand empire méditerranéen, les célèbres studios de Cinecittà sont un des sanctuaires du septième art. Alain Fleischer s’est emparé de leurs plus belles productions pour les projeter sur les pierres de Rome, unissant ainsi l’éphémère et l’éternel. Richard Dumas a livré les portraits sensibles de quelques-unes de leurs vedettes. Et Sergio Strizzi a hanté leurs plateaux pour y saisir les hasards miraculeux, les rencontres intenses. Il n’est toutefois pas de cinéma qu’en Italie. Quelques étapes des Cinés-mondes de Stephan Zaubitzer nous font ainsi découvrir, théâtres ou terrasses, les salles de cinéma du sud de la Méditerranée. Sur tous ces lieux plane, par un hasard plein de sens, le fantôme de Michelangelo Antonioni, l’un des plus grands créateurs d’images du XXe siècle.

Espaces désertés, cinémas fermés… En Méditerranée, les strates d’abandon d’une très longue histoire ne laissent jamais bien loin la perspective de la ruine. On peut y trouver une source de poésie, comme chez Ferran Freixa, où objets archéologiques et édi ces détruits sont «sauvés» par la grâce de la végétation, de la lumière, de l’eau. Mais, à une époque marquée par le terrorisme islamiste, la ruine perd bien vite son romantisme. Les vues de Palmyre par Dolorès Marat sont prises sous un ciel sombre, inquiétant. On a comme le pressentiment de ce qui, depuis, en a annihilé des pans entiers. C’est le même sentiment que suscitent les Paysages archéologiques d’Éric Bourret, où le noir l’emporte sur le blanc. Est-ce la raison confuse qui pousse les photographes réunis ici à hanter les nuits du Sud: l’espoir d’arracher au néant des bribes de temps, un corps aimé au hasard d’un soir aussi bien que les vestiges apparemment inaltérables de civilisations lointaines et prestigieuses? Quand le désir est passé, quand la mort est venue, il ne reste que des photos dans une boîte – comme l’image de la mère disparue dans La Chambre claire de Roland Barthes.

par Guillaume de Sardes.